Catégorie : Littérature

À propos de La Misère des niches d’Alain Brunet

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10 juin 2018

À PROPOS DE L’ESSAI LA MISÈRE DES NICHES D’ALAIN BRUNET
Commentaires et contribution d’un (misérable) artiste et producteur

À propos de La Misère des niches d’Alain Brunet
Commentaires et contribution d’un (misérable) artiste et producteur

Je termine la lecture de La Misère des niches et, tout en résumant cet essai à ma manière, j’aimerais faire part ici, dans mes propres mots, des commentaires qu’il m’inspire et de mon interprétation de la conjoncture qu’il éclaire. Je me suis obligé à être bref. Je passe donc sur les nuances ou les objections que j’apporterais à certains égards, de même que sur une analyse plus philosophique des causes, pour m’en tenir aux nombreux éléments incontestables de l’ouvrage, propres à nourrir la réflexion commune, le courage et le geste. Je joins également quelques vues inspirées de cette lecture, puis enfin une suggestion tactique.

  1. Il faut d’abord féliciter l’initiative qu’est ce livre, La Misère des niches. Nous tenons pour ainsi dire un rapport sur une situation inquiétante. Nous avons le dossier général, actuel et documenté d’un dysfonctionnement à grande échelle, celui, pour parler simplement, de l’industrie musicale, dans un contexte de mondialisation par le numérique. L’explosion et la faveur des ressources technologiques et de leur application, dans leur conjonction avec une offre exponentielle des contenus, elle-même surgie de cette explosion (la fameuse démocratisation des outils de production découle des technologies), ont créé, à terme, un dispositif commercial immense et dominateur, inédit en puissance et en étendue. Des derniers rouages de ce dispositif, qui nous y livre enfin sa vraie nature, résulte le streaming musical, soit une diffusion continue que l’on pourrait dire à bas prix ou à prix nul.
  2. Ce dispositif, sous prétexte de servir (le client comme le fournisseur) et sous couvert d’innovation, cet autel des temps présents, est devenu le maître, né, vivant, évoluant pour lui-même (et les siens). Certes, mais où loge le dysfonctionnement ? Il loge dans le fait que la machine, pour bien naître et grandir, a su s’alimenter ou plutôt se gaver au pâturage mondial des œuvres que par détresse ou convoitise, par innocence ou méprise, dans le cadre du jeu compliqué des droits et des débouchés, du légal et de l’illégal, les créateurs et producteurs ont sacrifié sur la promesse d’une nouvelle ère. Erreur fatale qui, en fin de course, les dénude et les amoindrit jusqu’à presque rien, n’importe les prodigieuses exceptions à la règle. Pire, le dysfonctionnement tient au fait que ce sacrifice des œuvres, devancé il est vrai par la dépréciation que provoquait déjà leur surabondance et sans doute inspiré par plusieurs échecs à les protéger, a non seulement dévalué leur statut commercial, mais affaibli l’appréciation intellectuelle, le regard esthétique et l’écoute sensible qui leur sont dus.
  3. D’où, enfin, un effet dévastateur sur le sens même de la critique musicale, sur la position du commentateur spécialiste des œuvres et des prestations, témoin rapproché et communicateur de la vie musicale et de ses ouvrages. J’ai aimé qu’Alain Brunet sache inclure de façon authentique la misère du critique (sur fond des malheurs médiatiques, mais plus intimement) à son tableau des tempêtes. Le critique, pour sûr, n’est pas moins atteint que son objet dans cette affaire, mais il y a là l’expression d’une fraternité avec l’artiste, et ce livre, derrière un large et fort éclairage sur l’état des lieux, est un acte d’attention et d’amitié. Y sont ainsi mises à mal, au nom d’une juste lucidité, quelques illusions de l’artiste et du producteur dans la nouvelle interprétation qu’ils tendent à se faire des bienfaits possibles, à leur égard, du streaming. Au premier rang une idée courante, que j’ai cru moi-même admissible (pour ma part en lien avec la condition des artistes et musiciens d’avant la Renaissance, berceau de la modernité), celle que l’enregistrement et sa publication seraient des substituts promotionnels de la scène, qui elle seule, de par la présence réelle de l’artiste (et le spectacle de sa sueur), mériterait en somme la dépense et, pour peu qu’elle soit encore possible, la rentabilité. Penser cela revient à faire fi, bien sûr, en notre monde, de l’album au titre d’œuvre d’art, de pierre précieuse, mais aussi à ne valoriser qu’un mode d’accomplissement artistique, la prestation publique, directe, avec son lot d’exigences et de simplifications. Glenn Gould, à propos de l’exécution, le pensait bien (et l’affirma). Notons d’ailleurs que le concert et le spectacle, sur le plan local ou planétaire, ne peuvent suffire à l’appétence musicale de notre temps. La faim apaisée, il reste la soif.
  4. Autre conséquence du dispositif et du phénomène sous-jacent (que toutefois les médias de masse et le commerce de la musique avaient bien initiée) : la rectitude ou la standardisation outrageante des formes, des styles et de l’expression (permise), le nivellement (quand ce n’est pas l’amputation) autocratique des œuvres et des manières de faire, de dire et de jouer, l’appauvrissement déterminé de la musique en tant qu’instrument redondant de séduction des audiences, cela par les détenteurs de plus en plus centralisés et similaires des grands lieux d’écoute qui, s’ils déclinent en nombre, gagnent encore, pour l’heure, en pouvoir et en influence. Cette prépondérance crée vite une emprise. Elle renforce un système de castes ou de proximité somme toute naturel mais dont les petits seigneurs en viennent à patronner un discours, favoriser des thèmes, voire les prises de position sociales et politiques qui leur sont chères. Le Québec, en son exigüité géoculturelle, en sa position de terre isolée par sa différence (salvatrice à d’autres égards), livre à notre intelligence une version paroxystique de cette affection. Soulignons enfin l’abdication de la majorité des artistes et producteurs devant cette tutelle et la manipulation de leur art, tout en rappelant, en toute justice, l’écart des forces entre ceux-ci et les appareils médians, provinciaux et nationaux, qui s’alignent davantage sur le dispositif universel, ou s’en inspirent, que sur le combat à mener quant à la libre création et à la diversité des voix (c’est le cas de le dire).
  5. Le dispositif commercial universel dont nous parlons et dont l’action culmine dans l’offre de streaming musical, s’il est une créature technologique à laquelle les œuvres ont été données en pâture, pour être dégorgées ad nauseam à un public anonyme, avec ce que ça implique en déresponsabilisation facile, en est une également du capital. Or le capital n’est qu’une chose (comme le dispositif), un truc sans âme, et ne peut être accusé des maux humains. Ce sont ses nouveaux seigneurs qu’il faut interroger, qui le tiennent par ses brèches et le pressurent, d’ailleurs tous impliqués, à différents titres et vitesses, dans l’explosion initiale et ses fumées, là même où s’évanouit la consommation des œuvres. Magiciens aux ficelles interminables et inédites qui nous soutiennent avant de nous tenir, et à quoi nous nous connectons en pantins affamés, leur offrant de surcroît notre mémoire, nos archives, la plupart ne sont pas incriminables de leur triomphe, duquel ils ont été les premiers saisis, mais œuvrent depuis lors à des suites qui les honorent assez peu. Des principes libertariens, déjà réducteurs en soi et qui ne font pas une civilisation, sont empruntés par les économistes du jour, souvent les leurs, puis encore réduits jusqu’aux miettes qui leur servent de vertu et d’où ils semblent d’ailleurs tirer librement l’archétype même des redevances musicales. À ces rois Crésus, au royaume des supermonopoles et des pieuvres d’or, le simple mortel ne peut parler, mais les États doivent enfin se souvenir qu’ils demeurent, en ces matières, souverains, et qu’ils ont la force d’ajouter des règles à tout ce jeu, entre autres en restaurant la notion de territoire, et donc du politique, malmené par l’abstraction virtuelle, la finance anonyme et l’engrenage céleste (nuagique) des réseaux.
  6. Que faire ? C’est, naturellement, ce qui nous intéresse. Alain Brunet, entouré de quelques penseurs et observateurs avisés, qu’il cite solidement et nous fait découvrir et priser, propose les grands outils qu’un premier inventaire indique, de même que les appareils à contraindre, les matériaux à attaquer et transformer, les terrains et les ponts à reprendre et surveiller. Tout est à la vue, rien n’est ni n’était caché en cette nomenclature. À cela près qu’il faut regarder pour voir. Renvoyons le lecteur à la Misère des niches, où il lira et relira le détail et l’articulation des moyens, certes dans une forme introductive, mais avec suffisamment d’esquisses parlantes pour allumer les esprits et inspirer l’action. Les stratégies exposées, cela va de soi, vu les dimensions de l’affaire, s’avèrent pour la plupart à grande échelle et à grand déploiement, et donc gouvernementales et institutionnelles, législatives, réglementaires. Elles y sont classiques et courantes, mais leur objet, leur champ d’action s’y voit actualisé, synchronisé au phénomène (je ne suis pas certain que les plus récentes intentions gouvernementales, à tous paliers) montrent une telle actualisation). En plus de raisonner le dispositif, au premier chef, en donnant au streaming un corps et des contours, une anatomie propre à l’encadrement et à la juste administration, pensons d’une part, avec l’auteur, aux donneurs d’accès, aux réseaux en soi (transporteurs de flux), aux fabricants de l’appareillage multiple qui mène trop bien au pâturage, à la cueillette gratuite des œuvres. Pensons d’autre part, toujours avec lui, au potentiel de retraçage et de gestion des droits que nous accordent de plus en plus les métadonnées inscrites comme des ADN et leurs génomes au cœur des objets numériques.
  7. J’aimerais conclure ici avec une suggestion tactique, à plus modeste échelle. En vérité, appliquée avec vigueur et discernement, elle pourrait surprendre et peser lourd dans la balance. À tout le moins elle représente un soutien aux plus vastes opérations envisagées, ainsi qu’une tension, des tensions sur le dispositif, et peut-être une échappée. Trop simple, elle a été vite oubliée. Elle concerne les créateurs et producteurs (et maisons de disque), dans leur capacité individuelle et ordinaire, cette compétence commune. C’est le refus net du streaming. La grande majorité des artistes et producteurs n’y ont rien à perdre, sauf leurs rêves et la promesse d’un ciel inventé. Retour aux extraits (et aux gratuités promotionnelles) puis à l’achat (à prix raisonnable s’entend). La soif du public, de l’auditeur, du mélomane, l’appétit du monde et de chacun pour la musique, et dans ce cas pour un artiste spécifique, un album, une chanson, ne résistera pas à la dépense. Plus encore, l’audience sera plus attentive, car l’achat est une implication, un pas précis, décidé, vers l’écoute. Puis imaginons une ou des maisons de disque, une ou des nouvelles plates-formes, sans doute territoriales, où des artistes, des œuvres logeraient de façon exclusive. Puis imaginons un, deux, trois grands distributeurs qui emboiteraient le pas, heureux d’un rééquilibrage, prêts à risquer l’aventure avant de périr (car dans l’attente, ils périront peut-être). Un, dix, mille, dix mille artistes, ça fait un monde. Un monde parallèle à celui qui ne mourra pas, sans doute, mais un monde toute de même. Et chacun décidera de celui qui est le sien. Les grandes transformations, les grands retours, les renaissances, les plus fortes libertés ne sont pas, n’ont jamais été le fait d’un plan ou d’un calcul, mais le résultat de mouvements organiques amorcés par un seul, jamais seul, sous un vent favorable, du hasard naturel et du mystère des matières, des pensées et des êtres qui se croisent, parlent, dansent et rient, forts de vivre, de sentir et de créer.

 

Claude Marc Bourget


Lumières et réactions sur Le Moyne d’Iberville (1706-2006)

LUMIÈRES ET RÉACTIONS SUR LE MOYNE D’IBERVILLE (1706-2006)
Étude historique et polémique (2006)

« Bourget trouve les accents de Léon Bloy pour dénoncer le «désossement de l’histoire» auquel se livreraient les vulgarisateurs. S’en prenant aux «inepties» de ces derniers à propos de la violence et de la cupidité présumées de d’Iberville, Bourget rétablit les faits en contextualisant les lois de la guerre en Nouvelle-France, ainsi que le système de financement et d’armement des vaisseaux au temps d’Iberville. Abstraction faite du ton pamphlétaire adopté par Bourget, on ne peut qu’apprécier sa connaissance de l’archive et de l’époque. Il nous rappelle qu’on n’aborde pas un personnage d’ancien régime comme une vedette ou un homme politique contemporains.»
Bernard Andrès, « Pierre Le Moyne d’Iberville (1706-2006) : trois siècles à hue et à dia», Les Cahiers des dix, n° 60, 2006, p. 79-101

Étude parue originellement dans la revue Égards : Acheter Égards en ligne (numéros XI et XII)

Disponible intégralement en format PDF, sous licence CC :
Lumières et réactions sur Le Moyne d’Iberville (1706-2006) Partie I
Lumières et réactions sur Le Moyne d’Iberville (1706-2006) Partie II

Lumières et réactions sur Le Moyne D’Iberville de Claude Marc Bourget est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.5 Canada.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://www.claudemarcbourget.com/contact.html.

 


Les Immortels de Mathijsen

LES IMMORTELS DE MATHIJSEN, roman
CLAUDE MARC BOURGET

Les Immortels de Mathijsen, Roman, HUMANITAS, Montréal, 2000

Document disponible à la Bibliothèque et archives nationales du Québec (IRIS)

Lire la critique de Sophie Pouliot
dans Le Devoir (2001) : « Suspense articulé ».

EXTRAIT 1 / Les Immortels de Mathijsen / Avant-propos

« ……………………

La gloire est le soleil des morts.
Balzac

Montréal, 1949

Je suis Adrien Lepeinteur, alias Adrian Painter. Ma nais­sance à Montréal fut cause de ce nom postiche et faillit faire de moi un écrivain glorifié dans l’Amérique entière, par l’autel des journaux et des universités yankees.

Le lecteur se souviendra peu de l’affaire abominable qui me fit ainsi frôler la survivance. Affaire dont pourtant quelque dénouement, une nuit, à Manhattan, souffla son bruit jusque loin au-delà de New-York la nombreuse et de son île étrange. Bien souvent, et là plus qu’ailleurs, la croissance des actualités nouvelles étouffe la végétation des faits que nous pensions garder clairs à l’esprit. Mais il me semblera toujours qu’après un temps de sang et d’encre coulés, les journalistes de la City, les greffiers de Washington, les annalistes du crime, toute une race écrivante conspira quelque effacement de cette affaire-là, son nettoyage, — un certain silence, sur elle, du papier.

Or à présent, c’est égal et tout un. Je me décide à donner acte de ce qui se passa chez Gregory Mat­thewsen & Co., Publishers, tandis que s’y levait, si près de ma pénombre, le soleil des morts. Comme à publier ce que plus tard, malgré la part invincible du néant, il y eut d’aveux inécoutés, de propos inédits et de tardives évidences. Ainsi choisirai-je peut-être un peu, à mon tour, à qui va l’oubli, à qui la mémoire.

 EXTRAIT 2 / Les Immortels de Mathijsen / Chapitre VIII

Châh mat

Je ne parlerai pas de mon arrivée devant le haut temple de Central Park, dans les feux et les échos de la police et des reporters, entre les mouvements et les conciliabules d’une foule qu’un barrage d’uniformes s’appliquait à bannir des grands escaliers de la Cinquième avenue, que descendait comme une dernière émanation du drame. Je dus démordre de mes prétentions à entrer là, bien entendu, toutes légitimes que je les jugeais. Aussi je passe à la connaissance qu’en donnèrent au peuple de New-York, dès leur première édition du lendemain, la panoplie sans égale des journaux de la City*, — ainsi qu’au reste des Américains, ses agences télégraphiques. Je crois savoir qu’eurent lieu, également, des expériences de radiodiffusion.

Un troisième auteur de chez Matthewsen & Co., Publishers, était mort assassiné, dans l’après-midi d’hier, de la plus terrifiante façon. Une bête immonde et introuvable, révélée par ses deux précédents ravages, était revenue nous infliger son art importé des ténèbres, — ce coup-ci dans les murs du Metropolitan Museum, maintenant dépositaires d’un chef-d’œuvre du diable. Miss Eleanor Hamlett, dont un premier roman paraissait aujourd’hui même et que des fonctions plus officielles avaient amenée à New-York, entre autres gens d’Art et d’An­tiquités, pour inaugurer les célèbres Greco de la collection Havemeyer, fut non seulement étouffée par les pattes d’une chose inexhaustible, mais souillée jusqu’en ses profondeurs vasculaires. Fut également avili l’un des joyaux du nouveau legs, qui servit d’ultime décor à la victime de cette inexplicable atrocité, qu’on disait aussi bien une femme éblouissante, voire elle-même un joyau de son sexe. Alors que le Director du Metropolitan, Mr Edward Robinson, amortissait un curieux retard de sa principale inauguratrice en distrayant ses autres invités autour des statues du Great Hall, un effroyable importun exerçait à l’étage — sur celle qui, se sachant inexacte, y aura cherché directement ses pairs —, son insigne talent pour la mort. Les notables, après un certain temps, n’en purent plus d’attendre, ni Mr Robinson de les retenir au milieu des visiteurs ordinaires. Ils montèrent donc inaugurer des images que, très bientôt, ils n’en purent plus de voir.

…………………… »


De la décréation du monde / entretiens

DE LA DÉCRÉATION DU MONDE
Cinq entretiens avec Jean Renaud
CLAUDE MARC BOURGET

BEFFROI, Québec, 1994 / Collection Entretiens inactuels

106 pages

« (…) entre autres talents méconnus, Jean Renaud et Claude Marc Bourget, les plus grandes plumes vivantes au Québec, qui surclassent largement bien de nos écrivaillons radicaux-nationaux et dont la presse gaucho-révisionniste ne parle bien sûr jamais : on a mieux à faire au Québec, que de s’occuper de ses génies, surtout s’ils ont le malheur d’être catholiques et antiprogressistes. »  –   Maurice G. Dantec

American Black Box Le Théâtre des opérations – Tome 3, ALBIN MICHEL

Document disponible à la Bibliothèque et archives nationales du Québec (IRIS)


La Bataille des Alberti, suivi du Sagittaire d’Evesham, récits

CLAUDE MARC BOURGET
LA BATAILLE DES ALBERTI, suivi de LE SAGITTAIRE D’EVESHAM, récits

BEFFROI, Québec, 1990 (135 pages)

Document disponible à la Bibliothèque et archives nationales du Québec (IRIS)

EXTRAIT. La Bataille des Alberti / Extraits du premier chapitre.

« ……………………

Mon arrivée dans l’Université,
par le fleuve où je rembarque aujourd’hui,
vieux et blessé.

Àprésent que là-bas, pour des raisons in­croya­bles, meu­rent et dégor­gent les pre­miers pays du cou­chant, l’A­tlan­ti­que est une mer de trans­port et d’é­cu­me, plus même océa­ne. Leurs restes plu­sieurs fois vé­nérables ont gavé sa gran­deur et pénè­trent à l’inté­rieur d’i­ci, se­con­de terre occi­den­tale en sa plus haute tierce, qui seule tou­che au ciel bo­réal, la North Ame­rica. Il y a com­me une pente du temps vers l’ou­est in­ter­minable et que fait à peine décli­ner à soi tout le ma­gné­tisme du nord. Je suis né en mar­ge de ce pays des en­ge­lu­res, mais j’en ai connu l’inté­rieur aussi, du moins en­tre mes pro­pres li­mi­tes.

La voie de pénétration est un fleuve im­mense et re­pu. Au fond de cette voie, dans l’enfance du fleu­ve, s’effilo­che la ma­tière li­quide, comme afin de faire pren­dre racine à son ba­gage  ; de fines pen­tes attrou­pées, pour ainsi dire à contre­temps, y font une armée de ra­pi­des et de chutes. Et dos à cette agita­tion bat­tante, ap­puyée au cœur du com­bat, Mon­tréal est as­sise, ville in­sulaire qui regarde à son port remon­ter la dif­for­mité sinueu­se et très impure de la lon­gue masse d’eau. Mes aven­tures m’ont con­duit à croi­re que cette île du de­dans fait partie des pre­miers restes voya­geurs du pre­mier oc­ci­dent  ; plan­tée là com­me un coin, elle main­tien­drait l’é­car­te­ment des bords de la cas­sure, grande ou­verte la voie et bien ten­du, sur­tout, le piège à ses pa­reils. Pres­que tout ici sup­pose en fait une guerre entre des vesti­ges.

(…)

Ce qu’à cette époque il m’arriva tantôt de croi­re, tan­tôt de sa­voir, en cette université de faire, si haut per­ché et sous pa­reille protection, je vou­drais donc en livrer le fil à mes sem­bla­bles. Mais c’est en les priant d’absou­dre ma faible plu­me, qui plie sous le temps. Ils ne peu­vent lui te­nir rigueur des ap­prêts dont elle cher­che à re­vêtir ses man­ques et ceux, plus nus en­core, de ma mé­moire épou­van­table. Depuis cent ans que je n’ai pas écrit ni lu, et tandis que je navigue de nou­veau sur la masse du fleuve, mais à l’envers et criblé de plaies, le plus ardu est d’or­don­ner mes pa­roles autour de la pro­ces­sion des faits étran­ges qui m’ont blessé de la sorte et retiré du monde si long­temps.

…………………… »

EXTRAIT. Le Sagittaire d’Evesham / Premier chapitre

« ……………………

Worcestershire, le 4 août 1265

Je crois à mon étoile, qui est bonne, mais par les plaines mar­neuses où j’accom­pagne mon prince, qui aime son archer comme sa plus belle bête de chasse, je vais également sous les fatigues d’une progression sans trêve ; et j’ai déjà vu combien les choses de la terre aussi peuvent influencer mon œil et ma flèche.

Nous sommes presque vingt mille hommes à avancer par une lune humide, qui, tels des loups, com­battons des chiens. C’est depuis le jour d’hier qu’il me semble, nous avons repris une route vic­torieuse.

Simon de Montfort s’était appuyé sur les Gallois indociles pour nous prendre des châ­teaux, mais nous avions gardé les ponts de la Saverne, et, au-delà du dernier, à battre la rive galloise, nous l’avions refoulé à la ville que là-bas on appelle Casnewidd ar Wysg. Sur ce golfe où elle est, l’attaque de ses navires par nos galères lui avait bloqué la rive an­glaise et ache­vait de l’enfermer sur les landes de Sir Fynwy. Or, de Montfort avait à l’est son fils ac­courant de Londres à dessein de nous coincer entre eux deux.

C’est à Kenilworth que notre jeune géné­ral nous fit foncer une première fois à tra­vers la nuit. L’aube nous habilla de brume et nous surprîmes facilement ces renforts. Je tiens l’amitié que nous a fait le temps pour un pro­dige, mais l’invention fut d’atta­quer d’abord la mâchoire mobile de l’étau. Je crois que de retour à Worcester, mon prince a compris que bientôt il dépasserait en génie Simon de Mont­fort son oncle, ce vieux comte de Leices­ter duquel il avait tant appris en de meil­leurs jours et dont il venait d’anéantir un moins brillant élève. N’empêche qu’en­tre-temps, l’oncle a su profiter de notre ma­nœu­vre en traversant finalement la Saverne à deux pas de la ville : suprê­me tentative de rallier un fils qu’il ne sait pas mort.

De Worcester à Kenilworth, puis de Wor­cester à maintenant que nous-mêmes à bout mais tous enra­gés d’en finir, nous tâchons à forcer de nou­veau cet immense chien, la route nocturne est tou­jours plus prometteuse. Mais l’ap­proche d’Eve­sham m’em­porte aussi sur les fumées d’une autre ivresse. Je me sens remon­ter la marche des événe­ments qui, après celle des astres, m’a fait ainsi que je suis, ni jeune ni vieux encore, chevauchant auprès de Lord Édouard mon prince et pro­tecteur.

…………………… »